Archives de Tag: sagittation

Saint Sébastien et la peste : l’analogie entre flèches, sagittation, espoir de guérison

L’article partagé sur le site Persée, portail de revues scientifiques en sciences humaines, écrit par Jean Claude Schmitt, dans « Archives des sciences sociales et religions » année 1977, volume 44, numéro 40-42 (il résume un ouvrage intitulé  » Le Culte de saint Sébastien en Alsace. Médecine populaire et Saints Guérisseurs  » écrit par Marie Madeleine Antony-Schmitt, lien vers notre compte Delicious)  présente l’historique du culte de Saint Sébastien, les origines et les causes, liées à l’apparition de la peste. Pour ce il s’appuie sur l’exemple alsacien.

On sait que le saint dès la fin du VIIème siècle, à Rome est invoqué pour protéger la ville contre la peste : depuis Homère la flèche est associée à cette épidémie mortelle, le dieu grec est connu pour avoir frappé la ville de Troie par ses flèches, répandant l’épidémie dans la ville entière. Saint Sébastien apparait dans un premier moment comme une des communes appropriations chrétiennes du paganisme. Mais après cette connotation négative de la flèche, car associé à la peste, vient une connotation positive : elle devient l’instrument du salut du saint, il en a fait l’instrument de sa salvation, les archers de Dioclétien lui ont donné le pouvoir d’intercéder auprès de Dieu. C’est une des raisons principales pour laquelle ce saint précis, devient un objet de dévotion intenses lors des épidémies de peste, et suscite l’espoir de guérison de la part des fidèles.

La chrétienté  et son iconographie réservent des la fin du Moyen Age une place pour le saint dans les retables comme protecteur contre la  peste au coté de Saint Roch, et à la même époque, des guildes d’archers se placent sous la protection directe de saint Sébastien.

Publicités

Le martyre des flèches en tant que métaphore érotique

L’article de Didier Martens, « Sebastiaan.Martelaar of mythe » (l’auteur est enseignant de philosophie et lettres à l’université libre de Bruxelles,  article publié dans la Revue belge de philologie et d’histoire, année 1995, volume 73, numéro 73-4, lien vers notre compte Delicious) s’intéresse aux différentes attributions de ce saint au fil des époques, et plus particulièrement au passage du saint martyr à un modèle érotique, grâce à ce martyre particulier de la sagittation, qui devient progressivement dans l’imaginaire une métaphore érotique.

En effet, ce jeune corps dénudé et athlétique va servir d’interprétation sexuelle de sa sagittation non mortelle. La flèche deviendrait alors un symbole phallique et Saint Sébastien une victime consentante. Cette vénération homosexuelle du saint repose davantage sur l’iconographie que sur la littérature canonique ( comme la Légende Dorée, ou la Passio du Saint), les artistes représentant un corps de plus en dénudé, provoquant, voir parfois avec une certaine ambiguïté sexuelle.

Ainsi des artistes de la Renaissance tels El Greco (lien vers notre compte Flickr) ou des photographes plus contemporains comme Raymond Voinquel (lien vers notre compte Flickr) n’hésitent pas à représenter un saint nu, provoquant, livré à son martyre des flèches, avec une expression extatique.


La sagittation ratée : signe de l’intervention divine

Connu pour avoir subi le martyre des flèches, Saint Sébastien ne mourra pas ainsi : l’article « La vita di San Sebastiano » du site touristique officiel du Palazzolo Acreide à Syracuse en Sicile(le site est dirigé par un journaliste et écrivain italien, nommé Giuseppe Fava, lien vers notre article sur compte Delicious) montre comment à travers un exemple de dévotion populaire traditionnelle et ancienne en Sicile, Saint Sébastien, qui a survécu au martyre des flèches ce qui est en soi un évènement surnaturel,  ne peut qu’être lié à une intervention  divine et la récompense céleste qui attend un saint martyr.

De même l’article « Saint Sebastian considered »  (lien vers notre compte Delicious) du blog amateur de Frederick W Bunce, ancien professeur émérite d’histoire de l’art et d’architecture de l’université d’Ohio rejoint la même perspective : un vrai miracle divin, qui étonne les romains, les soldats et Dioclétien même. Dès lors se développe cette association entre le saint et la figure iconique grâce à ce martyr terrestre inefficace face à la puissance divine.

L’iconographie italienne nous relate ce type d’attributions : Benozzo Gozzoli dans cette représentations du saint on évacue la dimension du martyre, certes les flèches sont présentes, mais le saint n’apparait plus souffrant et couvert de sang : la représentation du registre céleste avec Dieu, le Christ et la Vierge, illustre la bienveillance divine et la récompense prochaine qui l’attend.


Saint Sébastien : un martyr chrétien

La biographie de Saint Sébastien la plus connue et diffusée est celle de de Jacques de Voragine, chroniqueur italien et archevêque de Gênes, dans la Légende Dorée, (© Numérisation Abbaye Saint Benoît de Port-Valais, traduite en français par l’abbé J-B. M. Roze, chanoine honoraire de la cathédrale d’Amiens) ouvrage datant du XIIIème siècle, qui est considéré encore actuellement comme un recueil exhaustif de vie de saints, saintes, martyrs chrétiens ayant subi la persécution à l’époque des empereurs romains.

Ainsi, nous insisterons sur les caractéristiques du martyre propre à ce saint grâce à cet ouvrage et l’iconographie, qui ont contribué à faire de lui un saint martyr chrétien exemplaire : sa foi, son courage et son endurance sont plus puissants que les supplices imposés.

Saint Sébastien subit le martyre des flèches, que l’on nomme sagittation, ordonné par l’empereur romain Dioclétien, furieux de voir que celui-ci refuse d’adorer les divinités païennes en réclamant son amour pour « Notre seigneur Jésus Christ ». C’est un supplice cruel d’autant plus qu’il entraine une lente agonie : les coups de flèches transpercent toutes les parties du corps du saint, qui ayant les mains attachés solidement à un arbre ne peut rien faire d’autre que subir la sagittation.

C’est donc une pratique dont le but n’est pas la mort instantanée, qu’aurait pu procurer une décapitation : Dioclétien teste le saint pour voir jusqu’où ira sa foi. Ainsi le supplice est long, le saint apparait alors entièrement recouvert de flèches et de sang, qui ont véritablement déformé son anatomie, il est ce que l’auteur appelle « saint hérisson ».

Cette expression semble alors avoir été reprise à la lettre par les artistes du Moyen Age, tels Del Biondo dans son Martyre de Saint Sébastien (lien vers les images de notre Flickr): le saint est entièrement recouvert de flèches, de la tête aux pieds, les mains attachés et en proie aux archers romains. La mise en valeur spatiale du corps du saint, placé en hauteur et isolé du reste des personnages, ainsi que le choix d’un fond d’or tel que l’on pouvait le retrouver  sur les icônes byzantines de l’époque, montrent bien qu’il s’agit d’une scène de sagittation, d’un martyre.

L’artiste, par ces moyens techniques, illustre son parti pris pour élever Saint Sébastien au rang de saint martyr chrétien exemplaire, au même titre que Pierre et Paul, devenant ainsi le 3ème saint patron de la ville de Rome. A cette période la représentation du martyre prévaut encore, c’est la raison d’être principale pour laquelle le saint est représenté dans les œuvres religieuses : c’est avant tout un modèle pour les fidèles. Il s’agit de l’iconographie originale du saint avant que ne viennent se greffer d’autres iconographies et attributions.


Du martyre à l’extase, une ascencion de l’ordre de l’incorporel

Les homosexuels du XXème et XXIème siècle ont associé ce moment de pénétration par les flèches à une certaine extase. L’on peut y voir l’abandon de soi ou encore du masochisme selon l’écrivain Japonnais Yukio Mishima. Cet article en anglais de Jason Goldman (doctorant en histoire de l’art à la South California University), publié sur l’encyclopédie en ligne GLBTQ nous explique ces rapprochements du Saint à la communauté LGBT.

Saint Sébastien en tant que modèle de canon de la beauté de la Renaissance, souvent représenté par le Tintoret, Mantegna ou Guido Reni a explicitement inspiré le culte homosexuel du saint au XIXè siècle. En effet, les représentations du saint dévêtu, trépignant de plaisir en se faisant transpercer de flèches ont été le point de départ de cette nouvelle vision de Saint Patron de la sensualité homosexuelle.
L’amour homosexuel est, souvent un franchissement de certaines limites, le renversement des normes, et le plaisir de l’interdit. Tout comme Saint Sébastien jouit de son martyre, la communauté gay jouit de contempler cette figure Chrétienne qui semble sortir des conventions. Est-ce que le Sébastien était lui-même homosexuel? Aucune source ne peut le confirmer.
En tout cas, beaucoup d’homosexuels s’identifient au Saint voyant immédiatement en lui le cas typique de l’individu ayant du mal à dévoiler son homosexualité. Ainsi le martyr serait donc une sorte de coming out alors que les flèches symboliseraient le désir homosexuel sublimé.
Le tourment intérieur qui accompagne le saint serait mis en parallèle avec  les sentiments de honte, de rejet, et de solitude que subissent la communauté gay dans une société homophobe.

Saint Sébastien devient saint protecteur de la peste.

En guise d’introduction pour comprendre la relation entre Saint Sébastien et la peste, particulièrement sur l’assimilation des flèches du martyre comme bubons de la peste, nous vous proposons cet article de l’encyclopédie Universalis en ligne rédigé par Martine Vasselin: l’iconographie de la Peste, l’auteur nous présente une rapide iconographie de la peste à la Renaissance, et évoque rapidement le rapport entre la sagittation et les bubons de la peste.

Avec ce contexte de peste en Italie, Saint Sébastien devient un véritable saint protecteur contre ce fléau envoyé par Dieu. La connexion du martyre par « sagittation » (frappé de flèches) avec la peste n’est pas due au hasard. Dans la mythologie gréco-romaine, Apollon, le dieu-archer, peut apporter la peste avec ses flèches; l’image de Sébastien fut le moyen de christianiser cette tradition.Cette dévotion tient aussi de plusieurs miracles qu’il aurait réalisé, notamment à Rome, Les chroniques de Paul Diacre relatent que la ville de Rome fut sauvée d’une épidémie de peste dévastatrice vers 680, grâce à l’intercession du saint.

Pour approfondir, vous trouverez en ligne, via l’outil de numérisation google books, l’ouvrage Peste: entre épidémies et sociétés Volume 28 de Michel Signoli, D. Chevé, et A. Pascal, Édité par Firenze University Press et 2007.

Ce livre retrace bien entendu l’histoire de la peste d’une façon générale, mais on y trouvera en détail l’explication du statut de Saint Sébastien comme Saint protecteur.


Le contexte de la Peste en Italie au XIV et XVe siècles.

Pour commencer, et comprendre le contexte dans lequel Saint Sébastien devient Saint Protecteur nous vous conseillons l’article universitaire publié par la faculté de médecine  Paris V et rédigé par Monique Lucenet ( docteur en histoire moderne, Paris 4, 1986), sur l’Histoire de la peste en Europe du Moyen-Age au 19e siècle  dans lequel Saint Sébastien est d’ors et déjà évoqué comme saint protecteur.

Au cours du XIVe siècle la peste fait des ravages en Italie, c’est dans ces années que Saint Sébastien passe de simple Saint Martyr à véritable saint protecteur, et même troisième saint patron de Rome.

L’article vous permettra de comprendre la situation Européenne vis-à-vis de la peste aux XIVe et XVe siècle, et particulièrement en Italie.