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Saint Sébastien et la peste : l’analogie entre flèches, sagittation, espoir de guérison

L’article partagé sur le site Persée, portail de revues scientifiques en sciences humaines, écrit par Jean Claude Schmitt, dans « Archives des sciences sociales et religions » année 1977, volume 44, numéro 40-42 (il résume un ouvrage intitulé  » Le Culte de saint Sébastien en Alsace. Médecine populaire et Saints Guérisseurs  » écrit par Marie Madeleine Antony-Schmitt, lien vers notre compte Delicious)  présente l’historique du culte de Saint Sébastien, les origines et les causes, liées à l’apparition de la peste. Pour ce il s’appuie sur l’exemple alsacien.

On sait que le saint dès la fin du VIIème siècle, à Rome est invoqué pour protéger la ville contre la peste : depuis Homère la flèche est associée à cette épidémie mortelle, le dieu grec est connu pour avoir frappé la ville de Troie par ses flèches, répandant l’épidémie dans la ville entière. Saint Sébastien apparait dans un premier moment comme une des communes appropriations chrétiennes du paganisme. Mais après cette connotation négative de la flèche, car associé à la peste, vient une connotation positive : elle devient l’instrument du salut du saint, il en a fait l’instrument de sa salvation, les archers de Dioclétien lui ont donné le pouvoir d’intercéder auprès de Dieu. C’est une des raisons principales pour laquelle ce saint précis, devient un objet de dévotion intenses lors des épidémies de peste, et suscite l’espoir de guérison de la part des fidèles.

La chrétienté  et son iconographie réservent des la fin du Moyen Age une place pour le saint dans les retables comme protecteur contre la  peste au coté de Saint Roch, et à la même époque, des guildes d’archers se placent sous la protection directe de saint Sébastien.

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La sagittation ratée : signe de l’intervention divine

Connu pour avoir subi le martyre des flèches, Saint Sébastien ne mourra pas ainsi : l’article « La vita di San Sebastiano » du site touristique officiel du Palazzolo Acreide à Syracuse en Sicile(le site est dirigé par un journaliste et écrivain italien, nommé Giuseppe Fava, lien vers notre article sur compte Delicious) montre comment à travers un exemple de dévotion populaire traditionnelle et ancienne en Sicile, Saint Sébastien, qui a survécu au martyre des flèches ce qui est en soi un évènement surnaturel,  ne peut qu’être lié à une intervention  divine et la récompense céleste qui attend un saint martyr.

De même l’article « Saint Sebastian considered »  (lien vers notre compte Delicious) du blog amateur de Frederick W Bunce, ancien professeur émérite d’histoire de l’art et d’architecture de l’université d’Ohio rejoint la même perspective : un vrai miracle divin, qui étonne les romains, les soldats et Dioclétien même. Dès lors se développe cette association entre le saint et la figure iconique grâce à ce martyr terrestre inefficace face à la puissance divine.

L’iconographie italienne nous relate ce type d’attributions : Benozzo Gozzoli dans cette représentations du saint on évacue la dimension du martyre, certes les flèches sont présentes, mais le saint n’apparait plus souffrant et couvert de sang : la représentation du registre céleste avec Dieu, le Christ et la Vierge, illustre la bienveillance divine et la récompense prochaine qui l’attend.


Saint Sébastien : un martyr chrétien

La biographie de Saint Sébastien la plus connue et diffusée est celle de de Jacques de Voragine, chroniqueur italien et archevêque de Gênes, dans la Légende Dorée, (© Numérisation Abbaye Saint Benoît de Port-Valais, traduite en français par l’abbé J-B. M. Roze, chanoine honoraire de la cathédrale d’Amiens) ouvrage datant du XIIIème siècle, qui est considéré encore actuellement comme un recueil exhaustif de vie de saints, saintes, martyrs chrétiens ayant subi la persécution à l’époque des empereurs romains.

Ainsi, nous insisterons sur les caractéristiques du martyre propre à ce saint grâce à cet ouvrage et l’iconographie, qui ont contribué à faire de lui un saint martyr chrétien exemplaire : sa foi, son courage et son endurance sont plus puissants que les supplices imposés.

Saint Sébastien subit le martyre des flèches, que l’on nomme sagittation, ordonné par l’empereur romain Dioclétien, furieux de voir que celui-ci refuse d’adorer les divinités païennes en réclamant son amour pour « Notre seigneur Jésus Christ ». C’est un supplice cruel d’autant plus qu’il entraine une lente agonie : les coups de flèches transpercent toutes les parties du corps du saint, qui ayant les mains attachés solidement à un arbre ne peut rien faire d’autre que subir la sagittation.

C’est donc une pratique dont le but n’est pas la mort instantanée, qu’aurait pu procurer une décapitation : Dioclétien teste le saint pour voir jusqu’où ira sa foi. Ainsi le supplice est long, le saint apparait alors entièrement recouvert de flèches et de sang, qui ont véritablement déformé son anatomie, il est ce que l’auteur appelle « saint hérisson ».

Cette expression semble alors avoir été reprise à la lettre par les artistes du Moyen Age, tels Del Biondo dans son Martyre de Saint Sébastien (lien vers les images de notre Flickr): le saint est entièrement recouvert de flèches, de la tête aux pieds, les mains attachés et en proie aux archers romains. La mise en valeur spatiale du corps du saint, placé en hauteur et isolé du reste des personnages, ainsi que le choix d’un fond d’or tel que l’on pouvait le retrouver  sur les icônes byzantines de l’époque, montrent bien qu’il s’agit d’une scène de sagittation, d’un martyre.

L’artiste, par ces moyens techniques, illustre son parti pris pour élever Saint Sébastien au rang de saint martyr chrétien exemplaire, au même titre que Pierre et Paul, devenant ainsi le 3ème saint patron de la ville de Rome. A cette période la représentation du martyre prévaut encore, c’est la raison d’être principale pour laquelle le saint est représenté dans les œuvres religieuses : c’est avant tout un modèle pour les fidèles. Il s’agit de l’iconographie originale du saint avant que ne viennent se greffer d’autres iconographies et attributions.


Un Saint érotique et provoquant

Après la Renaissance, la vision du corps de Saint Sébastien va évoluer. Les artistes vont érotiser ce corps jusqu’à lui donner une position lascive qui s’oppose aux  toutes premières représentations de Saint Sébastien, où les artistes accentuaient  la douleur sur le visage du saint ainsi que les représentations de flèches associées à la mort noire.

L’article de Dominique Fessaguet (Psychologue clinicienne, psychanalyste, enseignante-chercheur à l’université Paris VII),  « Lascif Saint Sébastien » sur le site de cairn.info (Cet article bien documenté s’appuie sur plusieurs tableaux pour montrer l’érotisation des représentations de Saint Sébastien après la Renaissance) illustre bien cette vision.

Le premier tableau qui représente vraiment la nudité de Saint Sébastien est  de Fra Bartolomeo ; il était d’une telle virtuosité qu’il « hantait les rêves et rêveries des femmes et que la contemplation de ce beau jeune homme dans une nudité extrême, n’était pas sans engager au péché toutes celles qui le contemplaient », mais pour des raisons inconnues ce tableau a disparu.

D’autres artistes vont ensuite représenter Saint Sébastien de manière érotique comme Bronzino ou El Greco (lien vers notre Flickr). Ils développent  une toute nouvelle manière de représenter Saint Sébastien, manière où le sang et les blessures disparaissent pour laisser seul le corps nu du saint.

On s’éloigne donc d’une imitation du Christ pour arriver à des représentations de corps adolescent voir juvénile. Dans ces tableaux il n’est plus question de la représentation du martyre de Saint Sébastien mais de la chair, et de sa représentation.  Cette vision du martyr de Saint Sébastien ira tellement loin que les censeurs de la Réforme et de la Contre-réforme  recommanderont de représenter Saint Sébastien criblé de flèches, couvert du sang de ses blessures et non « nu, beau, charmant et blanc ».